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Décryptage d’un fait divers : Peut-on rester « bloqué » sous hypnose ?

Antoine Bioy, Docteur en psychologie clinique et pathologique. Responsable scientifique de l’IFH. (Juillet 2012)

Sans doute certains d’entre vous ont déjà été informés de cette histoire parue dans les médias* : le 15 juin dernier, lors d’un spectacle d’hypnose de music hall dans un lycée, plusieurs participantes ont eu du mal à revenir après une séance, et une participante est restée en conscience modifiée durant près de 5 heures (il y a également eu 13 personnes avec des troubles gastriques ou céphalées post démonstration).

La démonstration de foire était assurée par un apprenti hypnotiseur de 20 ans, Maxime Nadeau, avec une faible formation de moins de 15 heures. Le collège privé pour jeunes filles Sacré Coeur de Sherbrooke ayant eu connaissance qu’il avait déjà fait une spectacle de cette nature ne s’est pas vraiment inquiété de son expérience réelle. M. Nadeau a précisé a posteriori qu’il n’avait jamais été inquiet mais a malgré tout ressenti la nécessité d’appeler son formateur à la rescousse : Richard Whitbread. Ce dernier a permis à certaines participantes de revenir en état ordinaire de conscience, mais l’une des participantes a pour le moins pris son temps et malgré les suggestions de l’hypnotiseur de spectacle, n’est revenu que des heures après.

Les explications de R. Whitbread (reprises par son élève en interview) laissent songeur : se serait parce que l’hypnose est très agréable que les participantes ne souhaitaient pas revenir. Il a aussi expliqué la facilité à l’hypnose des jeunes filles du collège par le fait que son poulain était physiquement attrayant. Cet argument sexiste mis à part, et au-delà de l’explication simpliste et fallacieuse construite pour les médias du caractère agréable de l’hypnose, comment comprendre ce qu’il s’est passé ?

Car que l’hypnose puisse entrainer un vécu agréable, c’est une évidence, mais de là à s’extraire autant de la réalité jusqu’au refus d’y revenir malgré les suggestions très appuyées de l’environnement, l’explication est un peu courte…
D’autant que, nous le savons depuis les études de Martin Orne à ce propos, une personne en état hypnotique (même très agréable) qui n’est pas stimulée revient spontanément à un état ordinaire de conscience au bout de 10 à 15 minutes maximum. C’est bien la raison pour laquelle notamment en hypnosédation on fait un « rappel de présence et suggestif » à période régulière, et/ou on installe une nappe musicale qui prolonge l’accompagnement, et/ou enfin on peut faire des suggestions ad hoc pour maintenir l’état de transe de façon plus importante (par jeu attentionnel soutenu, notamment).

Ce que le jeune Nadeau et son « mentor » semblaient donc ignorer c’est qu’en continuant à stimuler la jeune participante pour qu’elle revienne en état ordinaire de conscience (suggestions indirectes puis directes à la suite d’une démonstration de catalepsie du corps), ils continuaient en fait à prolonger l’accompagnement hypnotique. Il suffisait simplement de ne plus intervenir pour que, comme nous l’a enseigné Orne, le retour à l’état ordinaire de conscience se fasse de lui-même.

La seule question qui reste entière est pourquoi la participante s’est saisie de cet accompagnement privilégié et devenu individuel pour prolonger l’expérience hypnotique alors qu’à tout moment, elle aurait pu choisir de sortir de l’état de transe ?
Plusieurs hypothèses sont bien sûres possibles, dont celle des bénéfices psychologiques d’une situation de contrôle dans un environnement spécifique, et sous le regard de tous. Mais là, seul un entretien pourrait permettre d’en prendre la mesure, entretien qui en suivi thérapeutique se fait au préalable et par des professionnels du psychisme ce que n’étaient ni l’élève, ni son maître dans cette histoire.
Terminons en précisant que si chez nos cousins québécois l’affaire a eu un tel écho, c’est aussi car elle faisait suite à une polémique quelques semaines plus tôt au sujet d’un reportage télévisé qui mêlait, sans aucune distance, tenants de l’hypnose thérapeutique et ceux de spectacle. « L’affaire de Sherbrooke » vient à point nommé pour montrer que décidément, ces deux pratiques qui partagent certaines techniques sont pourtant bien distinctes et que l’une reste passionnément aveugle de ce qu’elle manipule alors que l’autre demande le minimum d’érudition qui fait la différence entre une pratique scientifiquement fondée et une pratique ludique. Ludique… enfin peut-être pas pour tous…

* http://www.cbc.ca/news/canada/montreal/story/2012/06/15/quebec-hypnosis-show-high-school.html

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